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Comment pourriez-vous aller plus mal ?
Par Pierre JEANNE-JULIEN
Une orthophoniste emmène ses patients dans des voyages en transe hypnotique. Traités pour des cancers, des organes mutilés ou autres paralysies faciales, l’hypnose agit sur eux comme un baume réparateur sur leurs souffrances et leur perte de confiance.
Une question paradoxale dans la dépression pour regonfler les pneus et reprendre la route
Demander à une patiente en souffrance dépressive ce qu’elle pourrait faire pour aggraver la situation peut paraître une approche trop paradoxale, sauf si cette question a pour effet d’amorcer chez elle un changement pour la reconnecter au présent et à la vie.
Madame L. se présente accompagnée de son mari pour un premier entretien. Elle aborde immédiatement sa situation en se disant désespérée, très abattue et en expliquant que depuis deux ans maintenant elle a perdu toute énergie. Elle se montre très inquiète pour l’avenir :
« Vous savez docteur, je ne peux plus rien faire, je n’arrive à rien, pour sortir il faut que mon mari m’accompagne parce que moi je ne peux plus le faire, le matin je n’arrive pas à sortir du lit et même pour préparer les repas je n’ai plus d’idées et je ne sais plus quoi faire, je n’arrive même plus à cuisiner… »
Elle évoque cette perte d’énergie comme étant liée à la sensation d’être devenue inutile depuis qu’elle n’est plus sollicitée par ses enfants pour garder des petits-enfants, devenus maintenant adolescents et plus autonomes.
Elle parle de sa tristesse, de ses efforts pour aller mieux, en vain, disant que toutes les prises en charge médicales et les traitements dont elle bénéficie ne lui apportent pas de soulagement notable. L’évocation du passé alimente la tristesse d’un paradis perdu, l’avenir n’est qu’une inquiétude impossible à envisager et le présent une plainte continuelle dont elle commence à redouter que cela use son mari qui pourrait bien lui aussi finir par flancher.
« Aidez-moi, répète-t-elle régulièrement tout en ajoutant immédiatement : vous savez, je crois que rien ne peut m’aider, je suis perdue... »
C’est donc à la fois la dépression, la tristesse, l’angoisse, le désespoir qui se mélangent dans tout ce qu’elle dit et ressent. D’un point de vue stratégique, cette femme est dans une situation bloquée, qu’avec raison elle n’accepte pas, et contre laquelle elle se débat sans résultats. Que ce soient les efforts inutiles, les plaintes sur le passé ou l’angoisse de l’avenir, elle se heurte à chaque fois au mur de l’impuissance et du découragement. Ses tentatives de solution aggravent toujours plus sa situation et accentuent son isolement relationnel qui à son tour augmente sa souffrance.
Il est donc urgent d’interrompre ce cercle vicieux en bloquant à la fois les projections temporelles et les efforts inutiles. Le premier objectif thérapeutique est donc d’obtenir qu’elle réussisse à accepter de ne plus chercher à améliorer sa situation dans l’immédiat, et de réussir à diminuer autant que possible ses ruminations sur le passé et l’avenir.
Une métaphore (un peu triviale mais efficace) d’une part et une question paradoxale de l’autre vont permettre d’atteindre ce premier objectif.
* Thérapeute : « Vous venez de m’expliquer que rien ne peut vous aider et que tout ce que les médecins ont fait n’a pas eu d’effet suffisant pour vous, est-ce que c’est bien cela ?
* Madame L. : Oui, c’est encore pire qu’avant, j’ai fait tout ce qu’ils m’ont dit mais rien ne peut m’aider.
* Th. : Et vous avez quand même continué à vouloir aller mieux, vous avez continué à faire des efforts ou bien vous avez cessé de chercher à améliorer votre situation ?
* Madame L. : J’essaye de faire des choses mais je n’y arrive pas, je suis trop fatiguée et vous savez, je ne suis plus capable de rien faire. Au début j’essayais de voir encore des amies mais je n’y arrive plus, je n’arrive plus à sortir de chez moi.
* Th. : Donc, vous avez continué à essayer de faire des choses.
* Madame L. : Oui.
* Th. : Et quand vous faites cela, vous trouvez un peu de satisfaction à voir que vous essayez d’aller mieux ou bien cela vous décourage encore plus ?
* Madame L. : Non, cela me décourage parce que je n’y arrive pas et je ne vais pas mieux. Au contraire, je n’arrive plus à rien faire.
* Th. : Est-ce que cela signifie que quand vous faites des efforts cela aggrave votre situation ?
La patiente marque un temps de silence et regarde de façon pensive. Cette première proposition de restructuration commence à amorcer le changement de point de vue que ce dialogue vise à produire. Elle finit par acquiescer légèrement sur le fait que les efforts aggravent sa situation...
* Madame L. : Oui, c’est possible, en tout cas je n’y arrive pas.
* Th. : Vous me permettez de vous donner une image de votre situation ? Au fond vous êtes un peu comme une voiture dont les quatre pneus seraient crevés. Cette voiture ne peut plus ni avancer, ni reculer. Elle est totalement bloquée, elle ne peut plus bouger. Du coup, comme vous êtes courageuse, vous passez beaucoup de temps à regonfler les pneus, mais comme les crevaisons n’ont pas d’abord été colmatées, eh bien plus vous gonflez et plus l’air s’échappe. Plus vous gonflez, plus cela se dégonfle... et vous vous épuisez. Vous vous souvenez des Shadoks ?... (Léger sourire de la patiente à cette évocation qu’elle est en âge d’avoir connue.)
* Th. : Alors, si vous en êtes d’accord, je vous propose que nous prenions le temps d’identifier toutes les crevaisons, toutes les fuites d’énergie qu’il y a dans votre vie actuelle pour que nous puissions les colmater avant d’envisager de regonfler les pneus et de reprendre la route. Est-ce que vous êtes d’accord avec ça ? »
Solliciter ainsi l’accord de la patiente permet de préparer le terrain pour lui faire accepter de se centrer sur le présent et de cesser d’évoquer en permanence le passé ou l’avenir qui sont deux horizons perdus pour elle. Cet enjeu est décisif pour pouvoir travailler sur les processus actuels qui entretiennent le problème, en bloquant les projections passées ou à venir qui entraînent une perpétuelle fuite du réel. La dépression apparaît ainsi comme un imaginaire désespéré qui intoxique le patient par un récit toujours négatif sur lui-même dont il n’arrive plus à sortir. Enfermé dans cette perception étroite de son existence, il se trouve coupé de la vie. Il va s’agir de le reconnecter à la vie en lui permettant de percevoir son implication dans les processus vivants actuels qui influent sur son état. Ces processus dont il est partie prenante et qu’il met en oeuvre sans toujours le réaliser.
* Th. : « Si nous voulons identifier toutes les fuites d’énergie qui vous épuisent sans résultats, il faut que nous réfléchissions à quelque chose d’un peu curieux et même d’un peu absurde. Est-ce que vous êtes d’accord avec ça ? Je préfère vous le demander car la question que je dois vous poser va peut-être vous surprendre et pourtant c’est une question extrêmement importante...
La patiente acquiesce du regard et se montre captée par l’attente de cette absurdité qui lui est annoncée.
* Th. : Si vous aviez l’idée curieuse de non pas vouloir améliorer les choses, mais de les aggraver. Si vous vouliez aggraver les choses, qu’est-ce qu’il faudrait que vous fassiez ou que vous cessiez de faire ?... Qu’est-ce qu’il faudrait que vous disiez ou que vous cessiez de dire ? Qu’est-ce qu’il faudrait que vous pensiez ou que vous cessiez de penser pour réussir à aggraver votre situation et vous amener à souffrir encore plus ?
* Madame L. : Mais je ne veux pas aggraver les choses ! Vous n’avez pas compris, ma vie est horrible, vous ne vous rendez pas compte, je n’arrive plus à rien, je ne suis même pas capable de savoir ce que je vais faire pour le dîner ce soir, comment je vais faire, je ne suis plus capable de rien…
* Th. : OK, et là quand vous me dites cela, quand vous dites que vous ne pouvez même plus préparer un repas, juste après me l’avoir dit comme vous venez de le faire, qu’est-ce que vous ressentez en vous-même ? Quand vous me dites cela, est-ce que vous êtes soulagée d’avoir pu me le dire, ou bien est-ce que cela vous angoisse encore plus ?
* Madame L. : Non, cela ne me soulage pas, cela m’angoisse encore plus.
* Th. : Vous voulez dire que quand vous dites ce genre de choses cela aggrave la situation ? C’est l’une des fuites d’air qu’il faudrait colmater ?... »
Nouveau silence de la patiente qui plonge dans un état hypnotique spontané qui manifeste que la restructuration continue à s’élaborer peu à peu...
Au retour de ce silence, elle se montre encore partagée entre l’acquiescement à cette nouvelle perspective et sa difficulté à s’extraire de la plainte. Dans le dialogue avec cette patiente, il faudra toute cette première séance pour peu à peu l’amener à accepter que ses plaintes soient autant de tentatives de solution qui aggravent sa situation. A chaque objection qu’elle mettra en avant pour disqualifier (ou plus justement pour tester) cette nouvelle perspective, la seule réponse sera toujours : « ce que vous venez de dire, cela aggrave ou cela améliore votre situation ? », « vous vous sentez mieux ou moins bien en disant cela ? ».
Il s’agit donc de garder fermement le cap de l’objectif de cette première séance : commencer à débloquer la situation en bloquant les tentatives de solutions dysfonctionnelles. Cela suppose de ne pas lâcher la logique du « qu’est-ce qui pourrait aggraver votre situation ? » puisque c’est cette logique qui met le mieux en évidence la nocivité des actions entreprises par le sujet.
Un avantage important de cette question est de remettre le patient en place d’acteur de sa situation alors que ses perceptions dépressives l’amènent à se considérer comme totalement impuissant et passif. Passer de la passivité à une activité, même la plus infime soit-elle, est un changement subjectif majeur qui est toujours un des aspects décisifs de la thérapie.
Autre avantage de cette question telle qu’elle a été modélisée dans le modèle d’Arezzo par Giorgio Nardone, c’est d’envisager les trois niveaux du comportement, du discours et des pensées : « Que faudrait-il que vous fassiez ou que vous ne fassiez pas, que vous pensiez ou que vous ne pensiez pas, que vous disiez ou que vous ne disiez pas, si vous vouliez aggraver votre situation ? » Couvrir ainsi tout le champ de l’activité psychique et comportementale permet d’éviter de négliger des aspects d’apparence secondaire mais capables d’enrayer le changement et de favoriser les rechutes.
Pour revenir à la situation concrète de cette patiente, la tâche thérapeutique qui lui sera proposée en prolongement de ce dialogue autour des possibilités pour aggraver sa situation, sera double : la conspiration du silence d’une part, et la chaire vespérale d’autre part.
* Th. : « Je crois que nous avons pu établir que plus vous vous plaignez de votre situation, plus vous en parlez en vous lamentant, et plus vous ressentez la souffrance que cela vous fait vivre.
* Madame L. : Oui, mais je ne peux pas m’empêcher de le faire.
* Th. : Je suis d’accord avec ça et donc il faut que nous trouvions le moyen de canaliser vos plaintes. C’est important parce que ces plaintes sont l’une des fuites d’air très importantes qui vous maintiennent en permanence à plat. Si nous ne bloquons pas cela vous allez continuer à vous épuiser en vain. Alors d’ici à notre prochaine séance, chaque jour en fin d’après-midi, vous prendrez une demi-heure qui sera exclusivement réservée à vous plaindre. Pendant une demi-heure votre mari devra vous écouter en gardant un silence religieux, sans absolument rien dire ni répondre à vos propos et vous, vous disposerez de tout ce temps pour pouvoir exprimer toutes vos souffrances, votre mal-être et votre désespoir. Mais ensuite, pendant les 23h30 restantes, vous ne devrez absolument plus en parler. Uniquement pendant cette demi-heure de fin de journée. »
Le mari qui avait rejoint l’entretien avant cette prescription y souscrit avec un grand sourire, sa femme se montre plus dubitative mais y adhère quand même. Le résultat au rendez-vous suivant se montre très positif. La patiente dit n’avoir que deux fois eu besoin de la demi-heure et avoir diminué énormément ses plaintes. Elle dit avoir ressenti plus de choses sinon positives du moins plus neutres et perçoit une souffrance qui a diminué. Elle a fait quelques petites activités nouvelles : une sortie en ville, inviter une amie pour un café et accepter un repas avec un couple d’amis...
On ne saurait résumer la prise en charge d’une situation de dépression sévère à ce simple fragment de dialogue. Il ne s’agit là que de la première phase d’une thérapie stratégique pendant laquelle l’objectif est de débloquer une situation qui s’est cristallisée. Ce déblocage va découler des restructurations proposées au patient qui vont lui permettre de sortir du piège des processus pathologiques qu’il entretient à son insu. Au-delà de cette première phase viendra ensuite tout le travail de consolidation pour vérifier que le changement soit bien stabilisé dans la durée.
Mais dans cette première phase, il semble intéressant de remarquer comment le questionnement permet de proposer au patient la perspective du changement en lui permettant de se l’approprier par lui-même. Ce n’est donc pas simplement une question qui lui est posée, mais c’est une perception différente et un nouveau point de vue que la question lui propose. Ceci explique qu’exactement comme en hypnose, une suggestion demande un certain temps avant d’être productive, il est nécessaire de renouveler sans cesse le questionnement tout au long de l’entretien pour qu’il finisse par porter du fruit. La question posée trop superficiellement et de façon purement informative manquera d’effet. La question est un fil logique qu’il s’agit de ne pas lâcher pour qu’il finisse par susciter une expérience émotionnelle capable de provoquer un changement.
De ce fait, le questionnement doit conduire à contextualiser l’expérience du patient pour la rendre sensible et concrète. Si la question favorise un effet de ré-association c’est qu’elle fait exister pour le patient des perceptions et des sensations dont il était coupé. Interroger le patient sur l’effet concret de ce qu’il fait, dit ou pense, c’est lui permettre de se remettre en contact avec l’effet corporel de ce qu’il entreprend et nourrit en lui-même. Questionner devient alors une véritable mise au monde d’une nouvelle façon d’envisager sa situation, une véritable maïeutique.
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