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Mikhaël ALLOUCHE
Ana WAALDER

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Rubrique cultures
Par Sophie Cohen - [ clic ]

Je veux dire combien j’ai été touchée par ce récit. Je trouve cette BD inspirante sur les processus de guérison d’un trauma. Celui dont il s’agit ici découle des séquelles de la Shoah à travers les générations. Ensuite, le travail journalistique d’enquête et de recherche est impressionnant. Enfin, la mise en images est extrêmement riche. Et sans doute le plus impressionnant, cette histoire telle qu’elle est racontée finit par concerner tous les lecteurs, chacun pouvant s’identifier au personnage principal.

Dans cet album, il est question d’un ...… certain M. Gouevo, un homme sans visage, en quête de ses origines. Les recherches qu’il entreprend vont lui permettre de « guérir de la Shoah ». M. Gouevo se situe dans une histoire familiale lacunaire. Ne restent que la douleur et des bribes d’histoire racontées par quelques descendants. Il ressent l’urgence de faire émerger les transmissions invisibles.

On trouve dans ce récit un enfant caché, qui raconte certains faits et en occulte beaucoup d’autres malgré lui. Puis des membres de la génération d’après-guerre, que l’on appelle la deuxième génération ; ceux-là sont dans l’incapacité de transmettre quoi que ce soit, par ignorance et refoulement. Ainsi M. Gouevo, à l’image de ceux de la troisième génération, est prisonnier de la non-transmission du récit familial, la Shoah les ayant occultés, même ceux des origines d’avant-guerre. Peu à peu il recompose son histoire filiale. Il participe à des groupes de parole, effectue des recherches dans les archives familiales (photos et témoignages) et dans de grands centres d’archives dont Mikhaël Allouche nous rappelle combien ces lieux sont précieux. Nous assistons à la production d’un « récit alternatif ». L’introduction du personnage historique, en la personne de Sinan le pirate, permet de sortir d’une position victimaire pour aller vers une posture active.

Explications et éléments de réponses à travers l’interview menée auprès des deux auteurs.

- Sophie Cohen : « Mikhaël, que veux-tu dire avec le dessin ? Quel est ton langage ?
- Mikhaël Allouche : La bande dessinée est l’art de l’invisible. Les cases ne montrent que des morceaux d’un monde potentiellement immense. Quant au rapport texte-images, il y a comme une double narration qui s’entremêle, se répond, se télescope ou s’affronte. Le médium BD est une forme parfaite pour exprimer la difficulté d’une quête introspective. J’ai voulu un dessin sans fioritures, avec une mise en scène percutante et un rythme rapide, afin de permettre une lecture immersive qui bouscule et questionne. Au début de la BD, M. Gouevo avait mon visage. Mais au fil du temps, il nous est apparu essentiel d’effacer ce visage, afin d’exprimer la perte de repères et la quête identitaire. M. Gouevo croit tout savoir mais ne sait rien, comme beaucoup de la troisième génération dans les familles traversées par la Shoah que nous avons rencontrées. Ainsi nous voulions restituer l’universalité de cette recherche à travers le temps, de cette histoire dans l’Histoire.
- S.C. : Que vient nous dire le pirate Sinan : personnage réel et historique ?
- Ana Waalder : Il faut d’abord resituer ce pirate dans son époque. Historiquement il se faisait appeler “Sinan Le Juif”. Ses parents seraient nés en Espagne et auraient subi les persécutions de l’Inquisition. Quand ils débarquent à Smyrne, dans l’Empire ottoman, c’est une nouvelle vie, et lorsque Sinan devient pirate, il se range au côté de Barberousse, corsaire ottoman, et participe à l’extension de l’Empire sur la Méditerranée. Ce qui nous a intéressés chez Sinan : il n’a pas renié ses origines, il est ancré dans son identité, en mouvement, malgré les horreurs vécues pendant l’Inquisition. Sinan incarne l’épisode de la reconstruction des juifs après leur expulsion d’Espagne en 1492. C’est un modèle de résurgence après un trauma.
- M.A. : Dans la BD, il hante M. Gouevo pour l’enjoindre de retisser les liens familiaux, d’affronter les faits historiques, et enraciner son arbre dans les mondes perdus d’avant-guerre. Sinan est une figure positive. Il parvient jusqu’à M. Gouevo pour lutter contre la disparition. Celle des fantômes familiaux dont il ne reste ni visages, ni noms, ni mémoire ; ou encore celle de la culture judéo-espagnole passée, effacée.
- A.W. : Par ailleurs, le travail journalistique fait d’interviews menées avec des historiens, des psychologues et des sociologues nous a permis de mieux comprendre le processus par lequel nous passions, d’appréhender les politiques mémorielles actuelles, et de prendre conscience de l’urgence de ce travail de mémoire. Le titre “Guérir de la Shoah” indique la possibilité de se réapproprier l’histoire, d’affronter les faits et les lieux, et d’appréhender le monde d’aujourd’hui pour libérer les membres de la quatrième génération de la terreur dont ils héritent. Il y a urgence, car le temps rend la connaissance des histoires familiales plus difficile. Guérir, c’est pouvoir raconter un récit cohérent et y faire face. Il s’agit de sortir du brouillard lié à l’émotion traumatique, suscitée par une absence de récit, un récit lacunaire, et des transmissions invisibles.
- M.A. : Dès le début de cette enquête, la question a été comment affronter l’histoire au présent quand on a la Shoah en héritage ? Il s’agit d’effectuer un parcours de réparation intergénérationnelle. Nous sommes actuellement dans un monde complexe et les maux de la Shoah sont très présents. Les références à cet événement hors norme sont partout aujourd’hui, alors la nécessaire guérison passe certainement par la co-construction d’un récit commun à tous.
- A.W. : La BD questionne le rapport à l’Histoire et à la mémoire, la façon dont le présent est éclairé par le passé. En ce sens, il s’agit bien de l’histoire collective, l’histoire de tous. Nous tentons d’esquisser les nouvelles orientations mémorielles qui se mettent en place, allant vers moins de mémoire, et plus d’histoires.
- S.C. : De mon point de vue, cet ouvrage permet comme de clôturer, d’achever une gestalt restée inaboutie. C’est cet achèvement qui permet de sortir du traumatisme. La BD relate l’ensemble du processus de guérison. Le lecteur qui s’identifie à M. Gouevo peut passer du niveau où toute représentation cohérente est impossible, pour aller vers un niveau où le récit est construit et l’histoire assimilée.
Mikhaël, je te propose de parler de quelques images. Que peux-tu dire de la couverture ?
- M.A. : Sur la couverture, on y voit des orties. C’est une référence aux orties qui poussent au pied des pins à Sobibór. Normalement les orties ne poussent pas à cet endroit, mais la présence de restes humains a modifié le pH de la terre. Quatre-vingts ans après, ils n’ont pas totalement disparu. Au centre de la planche, entre deux mains, une case vide qui nous éblouit… comme cette histoire aveuglante que l’on ne veut pas oublier, mais qu’on ne peut jamais regarder en face.
- S.C. : Quelle signification ont les arbres représentés au long de l’ouvrage ?
- M.A. : Il y a le sapin de l’enfance de ma mère, les pins en Pologne, l’arbre généalogique… Quand tous s’entremêlent, il est bien difficile de faire son chemin.
- S.C. : Quel rôle donnes-tu aux couleurs ?
- M.A. : Elles sont très vives, nous voulions éviter les couleurs ternes trop convenues pour ce sujet. Ici elles stimulent le regard, le font réfléchir. Dans réfléchir, on entend le sens premier : penser, et le deuxième sens : celui de refléter. Ces couleurs permettent à la lecture de rebondir. Les couleurs vives sont aussi celles de l’actualité. Ce n’est pas une BD de genre à classer dans les BD dites historiques. Nous avons voulu raconter comment ce passé ne passe toujours pas. C’est bien une BD du présent. »

Chers lecteurs de la Revue, vous l’aurez compris, il s’agit ici d’un grand coup de coeur que je tiens à partager avec vous.

. Mikhaël Allouche est scénariste et dessinateur de bandes dessinées. Il est également le fondateur de l’école de bande dessinée Cesan (Centre d’études spécialisé des arts narratifs).
. Ana Waalder est journaliste de presse écrite, spécialisée dans les sujets de société et scénariste BD. Ils sont les auteurs d’une première BD conçue ensemble, sur le diabète, « Escroqueuse. Quand l’hypo frappe », parue en 2021 aux éditions Delcourt.

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