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Sortir de l'adoration du produit
Par David VERGRIETE et Dr. Alexandrine HALLIEZ

En savoir + sur ces auteurs - D. Vergriete - Alexandrine Halliez

En quoi l’épisode biblique du veau d’or peut-il entrer en résonance avec l’addiction aux drogues ou aux biens matériels ? Entre sentiment d’idolâtrie et dimension spirituelle, les deux auteurs nous parlent de stratégies thérapeutiques à adopter, d’une rencontre comme une « aimable bousculade », de leviers à manier pour espérer renverser les pulsions addictives.     

Le travail thérapeutique autour des addictions requiert de cerner les perceptions et les représentations du patient, vis-à-vis de l’objet de son addiction et plus généralement des habitudes de consommation qui se sont installées. La promotion de certaines substances psychoactives ou comportements (addictions sans produits), au sein d’une culture donnée ou dans un cadre communautaire, majore l’attention des individus à leur sujet, jusqu’à en faire des incontournables dans toute une série de contextes de la vie intime et sociale. De plus, sans s’attarder sur les mécanismes neurobiologiques dans le cadre de cet article, néanmoins essentiels à décrypter, rappelons que les effets produits en retour de ces consommations stimulent puissamment notre système de récompense par le biais des voies dopaminergiques. 

Cette conjonction de facteurs contextuels incitatifs et de mécanismes endogènes à valeur de renforcement, conduit irrémédiablement des individus à accorder une importance toute particulière à leurs conduites, jusqu’à verser, dans certains cas, dans l’idolâtrie. Tout l’enjeu de cet article consistera justement à mettre l’accent sur les postures et stratégies thérapeutiques du soignant pour accompagner un patient qui voue au produit qu’il consomme et/ou au comportement auquel il s’adonne, des sentiments qui s’apparentent à l’adoration. Pour ce faire, il nous semble pertinent de proposer un parallèle avec le célèbre passage du veau d’or du livre de l’Exode, repris également dans le Coran, et qui pourra, si vous y consentez, faire fonction de paysage métaphorique du propos qui va suivre. Nous pourrions en effet être éclairés tant à propos de certaines analogies instructives sur la genèse du mécanisme addictif que sur des options thérapeutiques pouvant en découler. Ce qui nous intéresse au final dans cet article, destiné à des cliniciens, est d’identifier des leviers thérapeutiques qui ont vocation à faire choir de leur piédestal des objets de consommation à risque addictif avéré.

Quelques mots peut-être en préalable autour du célèbre passage du veau d’or. Le peuple hébreu, conduit par Moïse, quitte l’Egypte afin d’accéder à la Terre promise. Durant son périple, Moïse est appelé à escalader le mont Sinaï afin d’y recevoir les tables de la Loi. Le peuple, doutant que Moïse ne revienne après une absence prolongée, s’enquiert auprès d’Aaron, le frère de Moïse, afin qu’il leur montre un Dieu qui puisse les guider. « Le peuple, voyant que Moïse tardait à redescendre de la montagne, s’attroupa autour d’Aaron et lui dit : “Allons ! Faites nous un Dieu qui marche à notre tête, car ce Moïse, l’homme qui nous a fait monter d’Egypte, nous ignorons ce qui lui est advenu. » Aaron leur répondit : « Otez les anneaux d’or qui pendent aux oreilles de vos femmes, de vos fils et de vos filles, et apportez-les moi. » Et c’est ainsi qu’ils en sont venus à fabriquer un autre dieu, à l’image du dieu-taureau égyptien Apis et de la déesse Hathor, qui faut-il le préciser étaient adorés par les Egyptiens dont ils s’étaient pourtant libérés.

Le veau d’or fait office en quelque sorte de substitut divin qui presse à l’adoration des biens matériels au détriment d’une spiritualité appelée à s’inscrire dans une forme de transcendance de soi et de foi au-delà du visible et du tangible. Les comparaisons sont assez faciles à réaliser avec quelques-uns des objets addictogènes contemporains. Chacun aura fait l’expérience de remarquer combien le téléphone portable doit impérativement demeurer à proximité en toutes circonstances chez un certain nombre de nos contemporains, comme s’il s’agissait d’un fil qui les reliait à l’existence. S’il est de bonne facture, ne raconte-t-il pas, chez les adolescents et peut être également auprès d’adultes, quelque chose en termes de statut social pour celle ou celui qui en est le ou la propriétaire ? Telle boisson alcoolisée, aux effets bien connus, doit se trouver à disposition et sans restriction, au risque de vivre l’expérience de se sentir profondément désœuvré. Sinon, en effet, lorsque c’est l’objet qui devient le médiateur, comment expérimenter en son absence des sensations qui pourraient mimer un sentiment de complétude, le temps d’une soirée, d’une autre soirée, et pourquoi pas la vie entière, une vie où la matière serait capable de lester définitivement l’existence... échec assuré !

En effet, nous pourrions multiplier les exemples en passant en revue les addictions avec produits et sans produits mais nous parviendrions à la même conclusion, autrement dit à la même impasse. Plus un individu tente de conquérir l’objet auquel on accorde un pouvoir particulier, plus il se fige en se dissociant de la relation humaine et d’autres centres d’investissement auxquels il était attaché. Cet objet, qui désormais occupe tout ou presque de son champ perceptif, le fige en retour en prenant le contrôle de son système de récompense et en exigeant de fait l’exclusivité. La boucle est bouclée. Combien de patients avec lesquels une alliance de qualité s’est construite témoignent à leur manière de quelque chose qui ressemble à « c’est plus fort que moi » ! Loin d’être une formule, cela décrit parfaitement leur réalité hypnotique à travers le prisme de l’objet. Dès lors, rien d’étonnant à ce que l’accès à la diversité des mondes relationnels se réduise, tandis que les possibilités de s’adapter et de rebondir dans l’existence s’appauvrissent. L’identité relationnelle se dissout au fur et à mesure que le patient est happé par la spirale addictive dont le but unique consiste à éviter ou à combler le manque, toute autre considération étant inutile.

Les mécanismes addictifs et l’épisode du veau d’or dans la Bible peuvent tous deux refléter l’impulsion humaine à rechercher une gratification instantanée, à assouvir l’idée de possession et à tenter, à des niveaux variables, de combler un vide intérieur. Les addictions se caractérisent par un besoin immédiat de satisfaction, tandis que les Israélites et leurs compagnons de voyage ont succombé à la tentation d’adorer précipitamment un objet tangible en réaction au désarroi face à l’attente insupportable du retour de Moïse. Le peuple manifestait le besoin de retrouver un intermédiaire, un messager entre lui et Dieu, pour remplacer Moïse. A sa demande, Aaron leur a donc fourni un substitut, un élément visible et tangible censé rendre compte de la puissance de Dieu.

On peut pousser un peu plus loin en suggérant que ces mécanismes addictifs et l’histoire du veau d’or peuvent être considérés comme une quête de sens et d’identité, dans un moment d’incertitude et de trouble. Le choix d’un veau, autrement dit d’un tout jeune animal, incarne certainement un potentiel de renouveau et d’espoir mais reflète également une forme d’immaturité ou d’inachèvement spirituel de la part de ce peuple à l’époque. Il semblait, en continuant de s’inspirer de ce passage du livre de l’Exode, ne pas avoir pleinement saisi la nature de Dieu et de la foi. Il faut croire que les manifestations divines, telles que décrites dans les textes sacrés, demeuraient insuffisantes pour asseoir une conviction solide et surtout durable. Le veau d’or pourrait symboliser le désir d’avoir accès à un dieu tangible à vénérer, « facile à comprendre », plutôt que de placer la foi en un Dieu rendu plus invisible avec l’éloignement de Moïse.

En abandonnant les principes fondamentaux qui les avaient guidés jusque-là, ces pèlerins de l’exode ont symboliquement fait volte-face en vénérant une figure ancienne qui n’était rien de moins qu’un symbole de leur aliénation antérieure. On peut avancer sans aucun doute qu’ils étaient influencés par des éléments de la culture égyptienne dans laquelle ils avaient vécu pendant de nombreuses années. Cette figure leur permettait de dissiper les doutes et l’incompréhension en lien avec une situation d’attente faisant naître très certainement un sentiment de perte, autrement dit d’abandon. Le veau d’or, qu’ils ont érigé, a eu fonction, en raison de la symbolique déjà évoquée, d’encouragement à la recherche active de plaisirs terrestres. C’est ainsi qu’ils ont eu recours à des conduites de consommation diverses, et ce afin de saturer l’expérience corporelle. Ils ont tenté de rompre avec la relation verticale envers le divin, désormais impalpable en l’absence de leur guide, à savoir Moïse. Dans notre monde contemporain, nombre d’individus recherchent et trouvent aisément des substances ou s’adonnent à des comportements addictogènes pour traverser eux aussi des perturbations émotionnelles ou des chocs, des moments inconfortables de transition entre deux cycles de vie, ou lutter contre un sentiment de vide plus manifeste. Ainsi les individus font l’expérience de se sentir certes momentanément plus consistants, ou devrions-nous dire « remplis » en réponse aux effets physiologiques de ce qu’ils consomment. Cependant, ils en sont réduits en même temps à une forme d’esclavage où seules la présence et la disponibilité de l’objet sont susceptibles de lisser les perturbations de l’existence et de procurer un sentiment certes volatile mais instantané de plénitude.

En résumé, nous avons, si vous nous permettez cette acrobatie, tant à l’intérieur de cet épisode du veau d’or que dans nos sociétés modernes :
- Un contexte social fragilisé et un vide spirituel qui favorisent la recherche d’un objet, de quelque chose de tangible sur lequel s’appuyer et pouvant procurer de la jouissance. Cet objet a vocation de dissiper les questions jugées trop longtemps sans réponses, les affects pénibles et de saturer l’expérience corporelle, jusqu’à donner le sentiment que cette dernière se suffise en elle-même. Cela s’apparente à un leurre bien sûr au regard des conséquences délétères subies dans les différents pans de la vie des individus addicts.

- Des mécanismes d’influence visant à rendre saillant cet objet, à le rendre accessible, désirable en multipliant les promesses, par le biais de stratégies de communication plus ou moins élaborées. L’objet devient une forme de « passe-partout », il vient ébranler profondément les valeurs préexistantes et toute notion de sens pouvant être auparavant incarnée dans l’existence. Plus les références sont absentes précocement dans la vie des individus ou profondément brouillées par des événements marquants (traumas, abandons, etc.), et plus l’objet détient alors une force de conviction puissante. Sensibilisés à la logothérapie et à la systémie, nous sommes acquis à l’idée que l’être humain a besoin de donner du sens à l’existence et étant un être relationnel, c’est dans la relation que ce besoin de faire sens vient s’ancrer. Cela le conduit à assumer un rôle social, à réaliser des choix fondateurs en phase avec son style de vie, et par conséquent à définir une trajectoire assez précise. Si le processus de médiation humaine tout à fait déterminant est entravé, l’objet valorisé et auquel on attribue volontiers le pouvoir de produire des effets convaincants envahit rapidement alors le champ perceptif, jusqu’à créer beaucoup de confusion avant de faire glisser, à échéances variables, l’individu dans une vacuité plus ou moins délétère.

- Des individus en questionnement, en transition dans une étape de leur développement, à la recherche de solutions qui ne parviennent pas ou plus à composer avec un sentiment de vide variable. Ils ne croient plus que depuis ce sentiment de vide inéluctable au moment de prendre un virage dans l’existence, des solutions individuelles et collectives, puissent jaillir et inaugurer un renouvellement. Ils se tournent alors vers un objet certes attrayant dont ils tentent de se remplir, espérant enfin être comblés, qui pareil à un mirage ne cesse de les obséder sans pour autant les rassasier.

Quels leviers cela nous inspire pour travailler avec nos patients ? Comment faire mentir ce qui peut sembler inéluctable dans les paragraphes qui précèdent ? Disposons-nous d’une marge de manœuvre pour travailler avec nos patients ? Oui, indiscutablement. Voici quelques idées qui nous paraissent fondamentales dans l’accompagnement des patients et qui peuvent jouer un rôle clé dans le traitement des addictions :

1. Le thérapeute adopte une posture sécurisante. Il est le tiers sécure dans l’ici et maintenant. Il exerce une autorité bienveillante. Cette autorité et cette bienveillance sont indissociables. Une autorité suffisante est nécessaire pour que le patient puisse se sentir guidé et fasse l’expérience que la relation est solide. La bienveillance et le respect de la liberté du patient sont tout aussi indispensables pour permettre à ce dernier d’accéder à son autonomie et de reconstruire, avec des codes qui lui ressemblent, un rapport à lui-même et aux autres ainsi qu’une spiritualité nourrissants. Tout autrement en tout cas qu’en s’appuyant sur des références mercantiles (drogues légales) ou en subissant les « charmes » d’autres scénarios maltraitants (drogues illégales). Parce qu’il est à la fois ferme sur le cadre relationnel, bienveillant sur la liberté de choix, et permettons-nous de rajouter un poil stratège, le thérapeute peut devenir ce fameux « contexte de changement » dont parlait Milton Erickson.

2. Le thérapeute reconnaît ce réflexe humain de rechercher des substituts pouvant prendre la forme d’un objet, un produit de consommation. Il n’est pas gardien de la morale, lui-même fait ce qu’il peut dans l’existence. Le désir d’être en lien répond à un besoin cohérent d’un point de vue anthropologique, même si dans le cas des addictions ce besoin est complètement détourné pour ne pas dire exploité. Le thérapeute reconnaît au patient ce besoin de chercher « une contenance » en s’appuyant sur des éléments concrets : les jeux, la cigarette, jusqu’à s’accrocher malgré lui à l’objet de manière servile et obsessionnelle. Luc Isebaert, psychiatre et addictologue, a exprimé avec des mots simples mais lumineux que les intentions du patient demeurent justes et qu’il n’essaie à aucun moment de porter atteinte à son identité. Personne ne choisit en effet de faire « une carrière » d’alcoolique ou de devenir le meilleur « héroïnomane », etc. Il s’agit enfin d’accueillir la légitimité de la recherche de satisfaction immédiate, et d’accès à la jouissance, en miroir des codes sociaux véhiculés actuellement.

3. Il convient de déconstruire le discours sociétal addictogène, en utilisant le discours narratif agrémenté d’un peu de provocation bienveillante quand c’est nécessaire pour aider le patient à ôter ses œillères. Il s’agit autrement dit de délier sensiblement les mécanismes qui encouragent aux comportements consuméristes. L’objectif n’est pas de diaboliser, vivons avec notre époque, mais plutôt de désidéaliser l’objet en y inscrivant une fine brèche, puis de réintroduire de la diversité, et de recentrer les valeurs sur l’être, sur le faire ensemble nettement plus contenant que la notion du vivre ensemble aux frontières évasives. Introduire le doute constitue parfois un premier pas qui peut faire la différence. « Si je comprends bien, c’est comme si vous aviez trouvé une boussole en chemin, et c’est pratique, j’en aurais fait certainement tout autant... et vous constatez aujourd’hui qu’elle indique n’importe quoi... On continue à lui faire confiance, ou ensemble on tâche de trouver une direction qui vous convienne vraiment... »

4. Canaliser les pulsions addictives devenues des habitudes (appuyer sur pause). Cela revient à partager de nouvelles possibilités, de nouvelles expériences susceptibles de réinventer les modalités d’être présent à soi, donc à son corps. Il s’agit d’apprendre à canaliser les pulsions addictives, par exemple en faisant l’expérience du « ne rien faire » de Gaston Brosseau, soulignant ainsi l’importance de suspendre l’action, de croire dans l’existence d’un réaménagement possible de nos paramètres intérieurs et d'attendre avec confiance que cela se produise, et nous pourrions ajouter, même et surtout, si c’est graduel et incomplet. Pour donner un autre éclairage, quand François Roustang dit : « il suffit de s’asseoir convenablement pour être guéri », ne nous invite-t-il pas à retrouver un bon alignement dans notre expérience corporelle, en relation avec l’espace qui nous entoure, qui englobe nos relations, afin d’entamer l’écriture d’un nouveau scénario, avec l’incertitude de son résultat. En se gardant de toute instrumentalisation, la pratique de diverses techniques psychocorporelles réintroduisant en douceur les affects au sein du schéma corporel, et autorisant la spiritualité à s’exprimer, s’inscrit également dans cette optique. On peut également, plus simplement encore, inviter le patient à s’immerger dans des expériences en dehors des frontières de son « monde habituel » et qui peuvent alors avoir valeur de recadrage, de réorientation des perceptions. Il nous revient cette expression de Thierry Melchior, psychologue, qui propose cette définition de l’hypnose : « L’hypnose, c’est autrement. » Nous pourrions suggérer que la thérapie, tout court, également, c’est « autrement ».

5. Trouver un guide (construire). Il est souhaitable de travailler à donner un sens à l’existence, particulièrement quand ce dernier est perturbé, pour favoriser la (re)connexion avec soi-même, les autres et le monde environnant. C’est à notre avis la condition nécessaire pour ne pas se retrouver soumis à tous les courants d’air qui menacent de nous emporter. Cela passe par des expériences nouvelles, encadrées par le thérapeute, comme nous le suggérions au paragraphe précédent ainsi que par le renforcement d’exceptions vivantes, mobiles, et surtout relationnelles. Il s’agit donc de susciter le désir de construire, ou plutôt de co-construire quelque chose de nouveau qui fasse cohabiter des incertitudes légitimes au départ avec un sentiment indéfinissable de permanence dans l’élan qui nous anime. C’est ce sentiment de permanence, agissant comme une conviction profonde, qui autorise une forme de transcendance et qui conduit à la découverte d’un chemin conférant du poids et de la cohérence à l’existence. Concrètement, il s’agit d’inviter nos patients à faire autre chose que ce qu’ils font d’ordinaire, à lire, à courir, à prier, à rencontrer d’autres personnes, à voyager dans leur tête, dans leur cœur, à voyager tout court, et bien d’autres choses encore, pour tenter de mieux se retrouver, libres ou presque de toute emprise, prêts en tout cas à accueillir de nouvelles options. Puis à en choisir peut-être l’une ou l’autre parce qu’elle paraît plus inspirante, à les ritualiser pour qu’elles deviennent des habitudes, à les partager enfin pour les doter d’un supplément d’âme.

En conclusion, comment parvenir à éloigner tous ces subterfuges, autant d’objets qui nous font un instant nous sentir aimés, qui nous donnent le sentiment que l’on est en train de se relever, qui nous rassurent ou qui nous réchauffent, qui nous calment, qui nous distraient, qui procurent de l’excitation... qui nous promettent tout, n’importe quoi, et en définitive rien du tout... qui nous condamnent à errer dans le monde étriqué et délétère de l’addiction ?

Comment ne pas succomber un temps ou pour toujours aux charmes du « faux remède » addictif ? Combien il est difficile de croire dans l’altérité quand l’autre n’est manifestement plus présent ou que sa présence n’est plus étayante ? Comment aspirer à se sentir libre quand les chaînes de l’existence paraissent lourdes ? Comment croire que la vie a un sens quand la menace de l’effondrement est omniprésente ? Ces questions, certes pas très réjouissantes, ne sont qu’un échantillon de la multiplicité des obstacles que peuvent rencontrer les êtres humains dans une existence. Elles témoignent de fait de la complexité à garder la foi dans la relation humaine et à tenir debout face à ces situations. 

Les veaux d’or interviennent particulièrement dans ce contexte, en balayant d’un revers de main les équations humaines effectivement complexes à résoudre, en gratifiant au passage, et c’est là que se situe le piège, notre système de récompense. Les veaux d’or sont partout et de tous temps. Un décodage rapide des fondements de la société de consommation suffit à nous convaincre qu’ils sont peut-être un peu plus nombreux aujourd’hui. En revanche, s’ils changent de forme, de visage ou d’appellation, leur tactique est inchangée. Elle consiste, avec beaucoup d’efficacité, à nous séduire, à nous accaparer, à exploiter notre besoin naturel d’attachement et à nous persuader, quand ce n’est pas encore déjà fait, que toute quête de sens est laborieuse et, qui plus est, que la relation humaine n’est pas à la hauteur. Les veaux d’or font ce qu’ils savent faire le mieux, à savoir ruminer, autrement dit « remâcher » les mêmes promesses fallacieuses de complétude, nous aveugler des mêmes artifices. En raison de notre sensibilité et de notre propension à être influencés, ils parviennent sans mal à nous persuader et à s’insinuer dans nos vies. A nous thérapeutes d’accompagner humblement les patients qui nous le demandent à œuvrer afin que les ruminations de ces veaux d’or ne les atteignent plus autant. Il s’agit d’inviter les individus à marquer un temps d’arrêt et à lâcher les certitudes imposées par les hasards malheureux ou les circonstances de la vie. Il y a lieu ensuite de les encourager à expérimenter un nouveau point de gravité, et à densifier le rapport à soi et à l’altérité. Enfin, on ne saurait trop leur suggérer de poser quelques actes pour toucher, ressentir, y croire un peu, davantage, et... opérer un choix d’homme ou de femme libre aussitôt que cela devient possible.

Les constats proposés dans le cadre de cet article et les idées qui sont développées sont autant de pistes pour penser et agir la dés-addiction. Notre but était de susciter la réflexion afin de briser l’idolâtrie envers l’objet addictogène auquel le patient est contraint de s’incliner. La comparaison avec l’épisode du veau d’or nous a servi d’inspiration. Rien toutefois ne saurait remplacer la présence et les intentions conjointes du patient et du soignant dans le processus thérapeutique. Elles constituent la force principale, l’atout premier pour échapper à l’attraction addictive. Tout ou presque de l’efficacité de la thérapie tient dans la rencontre, dans ce que nous aurions envie de nommer « une aimable bousculade » qui invite à penser, à voir, à ressentir autrement, peut-être bien à décider, et enfin à agir. Le thérapeute se doit d’être le plus authentique possible dans la relation et ses talents de stratège n’ont pas vocation à influencer le patient, comme il est encore trop courant de le penser, mais à permettre à ce dernier d’entrevoir le plus concrètement possible un objectif de vie alternatif et désirable et, ne l’oublions pas, à sa portée.

Il y a un consensus désormais largement accepté dans la communauté scientifique qui établit que l’addiction est une maladie. A bien des égards, cette évolution de la perception du phénomène addictif sous un angle médical est très vertueuse dans la mesure où elle ouvre des possibilités de soins et d’accompagnement, en balayant au passage des préjugés tenaces. Nous voudrions cependant insister sur le fait que le traitement de l’addiction embarque également un questionnement décisif autour de la spiritualité, laquelle est trop souvent dissoute par les mécanismes mêmes de l’addiction. Le patient est plongé parfois dans un vide abyssal qui peut anéantir la possibilité de tracer une trajectoire de vie en harmonie avec ses aspirations les plus élémentaires. Comme disait le romancier Aharon Appelfeld : « nous devons accepter l’incompréhensible comme une part de nous-mêmes », et le thérapeute accompagne également le patient dans ce processus de reconnaissance. L’addictologie, parce qu’elle se situe à la convergence de plusieurs disciplines dans une multiplicité interdépendante, permet par sa diversité organisée et singulière un échange fluide entre les aspects médicaux et psychologiques, tout en tenant compte du contexte sociétal, et en étant particulièrement sensible, pour conclure, à la dimension spirituelle..

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