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Répondre aux cris des personnes âgées grâce à l'hypnose
Par Hélène POUSSET - Psychologue

Quand ils résonnent en EHPAD, les cris sont à interpréter comme un langage à écouter, un besoin à satisfaire, un mal-être à soigner. Nous découvrons ici le cas de Madame A., 83 ans, diminuée et très agitée au moment sensible de la toilette. L’utilisation de l’hypnose associant recrutement sensoriel, métaphores et induction de bien-être, permet de mieux écouter ses cris et d’accéder à ses besoins et ressources.         

Le cri signe de bonne santé chez le nouveau-né, les cris des enfants dans la cour de récréation, les cris de joie et de tristesse de l’adulte... Les cris, on ne les attend pas en établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD), ils dérangent et peut-être qu’alors on ne les écoute plus. Et si l’hypnose nous permettait de changer de regard sur les cris de la personne âgée souvent réduits à un trouble du comportement, à une « vocalisation compréhensible ou non, de forte intensité et répétitive » (Haute Autorité de Santé). Si l’hypnose nous aidait à leur redonner du sens, à distinguer les cris « langage du corps » qui servent à communiquer un besoin, des cris « langage » qui comblent un besoin, témoignent d’une anxiété, d’une dépression, et des cris « réflexe » (1). L’hypnose pourrait aider à diminuer les cris « langage du corps », dans le cadre d’une prise en soin globale de la diminution de la douleur. L’hypnose pourrait aider à diminuer les cris « langage », dans le cadre d’une prise en soin globale de l’anxiété/dépression. L’hypnose pourrait aider les cris dit « réflexes » en améliorant le bien-être du résident.

En m’inspirant de la pratique et des travaux du Dr Marie Floccia, qui démontrent que l’hypnose médicale fonctionne chez la personne âgée pour soulager certaines douleurs, l’anxiété, la dépression, l’insomnie, les troubles de la marche, les tremblements, les troubles fonctionnels intestinaux (2), j’ai intégré l’hypnose dans ma pratique de psychologue en EHPAD. Je l’utilise pour prendre en soin les personnes âgées y compris les résidents souffrant de maladie neuro-évolutive. J’utilise l’Hypnose adaptée pour les troubles neurocognitifs aux stades sévères (HAPNeSS) : voix plus forte, parler plus pour focaliser l’attention du malade, séance plus courte, s’autoriser à toucher... proposée par le Dr Marie Floccia, avec les mêmes indications que chez les patients sans trouble cognitif, mais qui peut en plus améliorer les troubles du comportement liés aux maladies neuro-évolutives : idées délirantes, hallucinations, agitation, agressivité, dysphorie, dépression, anxiété, exaltation de l’humeur, apathie, désinhibition, irritabilité, comportement moteur, troubles de l’appétit et cris. Forte de ces recommandations d’utiliser l’hypnose comme approche non médicamenteuse, j’ai décidé d’utiliser l’HAPNeSS avec les résidents de l’EHPAD qui crient, afin de redonner du sens à leurs cris, d’essayer de répondre à leurs besoins et d’améliorer ainsi leur bien-être, « parce qu’il y a toujours quelque chose à faire » (2).

Cas clinique de Madame A.  
Madame A. est aujourd’hui une vieille dame âgée de 83 ans, aux cheveux blancs et aux yeux bleus, qui dès l’âge de 8 ans a fait des séjours en milieu hospitalier pour troubles de l’humeur, du caractère et retard intellectuel alors qualifié d’arriération mentale.

En 2005, Mme A. passe la plus grande partie de ses journées allongée sur son lit, mais elle descend, en marchant, à la salle à manger et participe volontiers aux animations. Elle est gourmande, elle adore les bonbons et les gâteaux. Elle aime recevoir du courrier, bien qu’elle ne sache pas lire. Elle apprécie qu’on prenne le temps de s’asseoir et de discuter avec elle. Pour cela, elle connaît le nom des soignants et les interpelle à cette époque déjà en criant. En plus de son retard intellectuel, Mme A. souffre depuis des années d’une importante toxidermie aux neuroleptiques qui rend sa peau très sèche et irritable. Elle n’apprécie ni la toilette au lavabo, ni la douche qu’elle demande à prendre froide, mais elle y participe activement. Enfin, et surtout, elle exige qu’on l’appelle par son prénom Marie-France et non pas Mme A.

A partir de 2023, l’état général de Mme A. s’altère. Elle perd la marche et ne se déplace plus qu’en fauteuil. Elle devient incontinente. La toilette se déroule donc maintenant au lit et pendant la toilette Mme A. est très agitée. Elle crie et peut même frapper les soignantes. Pour respecter ses habitudes de vie, l’équipe fait sa toilette en fin de matinée (après 11 heures) pour lui permettre de rester longtemps au lit. Un traitement antalgique par Oramorph est mis en place avant la toilette, mais malgré cela l’agitation, dont les cris, persiste. Mme A. crie aussi maintenant dans la journée, quand elle est au fauteuil à la salle à manger ou au petit salon. Elle pousse de longs cris stridents aussi bien, par moments, pour exprimer un besoin (aller se coucher, manger...) qu’à d’autres sans raison apparente pour l’équipe. Son discours s’est appauvri, elle répète quelques phrases stéréotypées, il est de plus en plus difficile de capter son attention et de comprendre ce qu’elle dit.

Première toilette  de Mme A. avec hypnose
Un matin, j’entends des cris dans le couloir de l’EHPAD. C’est Mme A. qui crie pendant sa toilette. Je frappe à la porte et je rentre. Je m’accroupis à la tête du lit, côté gauche pour me mettre à la hauteur de son visage dans une proxémie partagée. Je lui prends la main et je propose à Mme A. de l’« accompagner pendant la toilette pour prendre soin de vous avec ma collègue ».

Je commence à lui tapoter le bras (recrutement sensoriel) et à lui décrire les sensations agréables de la toilette sur son corps (focalisation kinesthésique avec induction de bien-être) : « L’aide-soignante prend soin de vous, elle passe le gant sur votre peau, vos jambes, vos bras pour prendre soin de vous… puis la crème qui prend soin, rend la peau plus douce, plus confortable. Elle prend soin de vous pour vous sentir mieux… bien… » Je garde un contact physique (tapotement), visuel (regard) et auditif afin de créer une augmentation du recrutement sensoriel. Je ne cesse pas de lui parler pendant toute la toilette (saturation verbale et saupoudrage : prend soin, agréable, confortable, douce...). Je valorise chaque mouvement de détente et de compliance au soin : « C’est bien, c’est très bien… votre peau se détend, vous nous aidez en dépliant les jambes, vos jambes se détendent… c’est bien, très bien… » (ratification). 

Puis je lui montre une photo d’elle. Mme A. a toujours beaucoup aimé être prise en photo. Aussitôt elle regarde la photo. J’attire alors son attention sur des éléments visuels de la photo (focalisation visuelle) : « C’est une photo de vous, vous pouvez voir... la couleur du chemisier, la lumière, le sourire, le coin des lèvres qui remonte, les yeux qui pétillent ; du rouge à lèvres… » (VAKOG). J’induis aussi du bien-être via la photo : « Elle se sent bien, jolie, détendue, calme, souriante… » (induction avec saupoudrage). 
Je lui dis : « on fait la toilette pour être comme sur la photo, belle, détendue, souriante… ». Puis j’essaye une prédiction auto-réalisante sur le sourire : « Vous sentez le coin de vos lèvres qui remonte comme quand on sourit, je vois vos coins de lèvres qui remontent, un début de sourire, c’est bien, très bien, les yeux qui pétillent, la sensation de bien-être, de joie, la sensation d’être plus belle, de se faire belle pour prendre soin de soi… » Mme A. me demande la photo, elle me demande de la mettre sur le mur. J’acquiesce : « Oui, comme ça à chaque toilette vous pouvez regarder la photo, pour vous sentir bien, jolie, comme sur la photo » (ancrage). 

Je lui propose ensuite de mettre du vernis sur ses ongles comme elle le fait parfois le dimanche. Elle fait ensuite le geste avec la main de mettre du rouge à lèvres, je ratifie : « Oui, un rouge à lèvres peut être rose comme sur la photo. Le rouge à lèvres… la toilette qui permet de se sentir bien, détendue, jolie… Le rouge à lèvres rose, rose peut-être comme les fleurs d’un jardin, comme la robe à fleurs jolie et confortable que vous nous aidez à mettre, en levant le bras… » (ratification des mouvements). Une fois habillée, je propose une induction post-hypnotique de bien-être, de confort, de coquetterie : « Toute la journée, dans les minutes, les heures qui viennent, tout au long de la journée, vous pourrez vous sentir confortable, jolie et souriante comme pendant ce moment que nous venons de partager. »

Lors des toilettes suivantes : j’utilise à chaque fois l’hypnose conversationnelle avec la photo où elle est souriante, maquillée, comme ancrage. Je m’installe près d’elle à la tête du lit, je me baisse pour capter son regard et lui tiens la main afin d’augmenter le recrutement sensoriel, et de me synchroniser :
- Psychologue : « Je viens avec les aides-soignantes prendre soin de vous, On va faire la toilette pour être comme sur la photo, se sentir jolie, bien détendue…  
J’insiste cette fois-là sur la sensation de fraîcheur qu’apporte l’eau car sa peau est ce jour-là très rouge et irritée (induction de fraîcheur). Mme A. ne supporte pas l’eau chaude, la toilette se fait toujours à l’eau fraîche.
- Psy : Mathilde (l’aide-soignante) passe de l’eau fraîche sur votre peau pour apporter de la fraîcheur, de la douceur à votre peau... c’est frais, agréable (saupoudrage). 
- Mme A. : J’ai une lettre ? Le docteur S., elle est en vacances ? 
- Psy (validation) : Oui, le docteur est en vacances, peut-être à la mer, comme vous quand vous alliez à la mer ; là c’est peut-être comme à la mer, l’eau fraîche sur votre peau, comme quand on a les pieds dans l’eau, (passage du gant), ou peut-être comme le frottement du sable sous les pieds (métaphore)... Oui, voilà, très bien (ratification), c’est frais, agréable, l’eau qui rafraîchit, la crème qui protège, détend, rend la peau plus douce, plus confortable. 
Je répète, saupoudre de la fraîcheur, du confort pendant toute la toilette et le passage de la crème. Maintenant que votre peau est propre, fraîche, détendue (induction de détente, bien-être), on va vous aider à vous habiller, pour être belle comme sur la photo, pour se sentir jolie.
Mme A. participe à l’habillage. Elle aide pour son transfert au fauteuil, se coiffe, demande à mettre du rouge à lèvres (on a acheté un rouge à lèvres comme deuxième ancrage). Puis elle demande...
- Mme A. : De l’eau de Cologne du jardin ?
- Psy : Oui, de l’eau de Cologne du jardin (réitération, synchronisation verbale) pour sentir bon (induction de bien-être), ça sent bon, on va la mettre sur la combinaison ?   
- Mme A. : Non, pas la combinaison, la robe. 
- Psy : Oui, la robe (réitération), la jolie robe (validation et saupoudrage “jolie”) comme sur la photo. La robe où il y a du rose, du rose peut-être comme le rouge à lèvres. » 
Une fois bien installée au fauteuil, elle demande à être prise en photo et sourit. Puis je l’accompagne jusqu’à la salle à manger. 

Discussion 
Pendant longtemps, je me suis sentie impuissante devant les cris de certains résidents comme Mme A. Comme beaucoup de soignants, j’en étais arrivée à considérer les cris à l’EHPAD comme un trouble du comportement à faire taire et non plus comme un langage à écouter, l’expression d’un besoin à satisfaire. Lors de cette première toilette avec hypnose, je n’avais rien anticipé et c’est peut-être grâce à cela que je me suis « véritablement » synchronisée avec Mme A. Je me suis installée naturellement à sa hauteur, j’ai capté son regard, posé ma main sans y penser, décrit les différentes étapes de la toilette comme je le faisais déjà avant ma formation. Mais grâce à l’hypnose, j’ai ajouté la validation de ce qu’elle faisait et l’induction de bien-être à ma description, ce qui me manquait bien souvent dans ma pratique jusque-là. Mme A. était très agitée. Elle semblait être dans un état de transe négatif. J’ai essayé de transformer ce qu’elle vivait en transe positive. Je n’ai pas cherché seulement à la distraire, je l’ai rejointe vraiment là où elle était. J’ai établi et maintenu un contact visuel, physique et auditif. J’ai saupoudré la focalisation kinesthésique de douceur, de bien-être, de confort... J’ai ratifié tout signe de détente et de coopération. 

Et puis au moment de l’habillage, je me suis souvenue qu’elle adore être prise en photo, qu’elle est coquette, que son apparence peut être une source de joie pour elle. Alors j’ai fait un VAKOG sur une photo, les jolis vêtements, le sourire qui permet de se sentir bien, de se sentir jolie... Mon objectif était d’apporter du bien-être à la résidente, du plaisir dans la toilette car j’avais perçu dans ses cris « langage » un mal-être dans la toilette. Mme A. m’a plus tard confirmé la possibilité d’un ancrage avec la photo en me demandant de l’accrocher sur son mur. J’ai utilisé l’ancrage de la photo pour induire du bien-être lors des autres toilettes, mais je suis restée très attentive à ses cris, à son discours. Pour induire du bien-être, du plaisir à se faire belle, j’ai à chaque fois essayé d’utiliser, de reprendre ses mots, plutôt que les miens. Ils facilitaient mon discours, augmentant la saturation verbale, mais surtout ils me permettaient d’augmenter la synchronisation verbale. Je les accueillais comme un retour, un indice sur son expérience. J’ai donc validé, ratifié tout ce qu’elle me proposait (l’eau de Cologne du jardin, la robe...) en espérant ainsi approfondir un peu plus sa transe, répondre mieux à ses besoins. Lors d’une autre toilette, elle m’a soufflé ma première métaphore en évoquant les vacances. Je lui ai alors proposé de partir à la mer, de transformer la toilette en une baignade au bord de la mer. 

CONCLUSION  
En faisant de l’hypnose avec des résidents qui crient, je refuse la fatalité : l’hypnose me permet de redonner du sens aux cris, d’identifier leur nature, de comprendre le besoin sous-jacent qu’ils expriment (repos, faim, bien-être, considération...). Grâce à l’hypnose le cri redevient « un langage significatif permettant l’interaction au sein de la triade patients-soignants-aidants, au prix d’un apprentissage et d’une remise en cause perpétuelle » (3). En proposant l’hypnose à des résidents qui crient, je ne cherche plus la diminution des cris, mais de nouveau à les écouter pour proposer une séance adaptée aux besoins qu’ils expriment. Les cris peuvent être alors de précieux indices pendant la séance pour trouver avec le résident ses besoins, mais surtout ses ressources pour les satisfaire. Si l’hypnose peut diminuer l’intensité des cris, c’est parce qu’ils ont été entendus comme un langage corporel ayant du sens, au sein d’une relation d’accordage, avec un imaginaire partagé.


BIBLIOGRAPHIE
1. Ferreira Da Silva L., Renaud E., « Les cris », Journée de printemps de Gériatrie, Caen, juillet 2017.
2. Floccia M. (2018), « Hypnose en pratiques gériatriques », Dunod.
3. Bourbonnais A. (2009), « Les sens des cris de personnes âgées vivant avec une démence en centre d’hébergement et de soins de longue durée », Thèse de doctorat en sciences infirmières non publiée, Université de Montréal, Canada.

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